Zone de confort

En fermant les yeux sur un éventuel besoin de découvrir d’autres dimensions, nous construisons petit à petit notre zone de confort. Celle-ci correspond à ce que nous avons réussi à constituer comme repères, comme certitudes, comme habitudes. Elle contient notre façon de penser, de nous comporter, d’entrer en relation avec notre environnement. C’est notre vision de la vie, du monde, des autres et de nous-mêmes. Elle devient la meilleure chose que nous ayons réussi à bâtir avec les outils que la vie nous a donnés à notre naissance et les expériences que nous avons faites depuis lors.

C’est en même temps notre force et notre faiblesse. Elle nous aide à tenir debout, certes, mais représente en réalité notre seule façon de fonctionner. Nous parlons souvent de créativité, d’innovation, d’ouverture au monde, et nous admirons les pionniers et les inventeurs, mais ce ne sont le plus souvent que des mots, tant nos défenses nous coupent de leur sens profond. Comment pouvons-nous ambitionner d’être créatifs et innovants tandis que nous demeurons dans la zone de confort qui nous confine à nos habitudes.

Involontairement, nous payons notre sécurité illusoire au prix : fort, car nous ne sommes pas prêts pour le moment où les vents ; de la vie se mettront à souffler dans une autre direction. Notre ’ manque de flexibilité et de compréhension globale nous fait ’ trébucher lorsque les événements dépassent notre capacité de protection, de résistance et de lutte. N’avez-vous jamais eu ! un sourire condescendant en entendant aux nouvelles qu’une cordée de touristes s’était soudain retrouvée bloquée dans une tempête à 4 000 m d’altitude en baskets et T-shirts ? Et nous, sommes-nous vraiment mieux équipés pour partir à la conquête de notre vie ?

Nous avons nos convictions politiques, sociales, religieuses, professionnelles, identitaires, morales, familiales, financières, mais cela ne suffit qu’à la condition que les vents soufflent toujours dans la même direction et sans turbulences.

À l’instant où nos remparts de protection ne suffiront plus pour maintenir notre équilibre, qu’allons-nous en conclure ? Que la vie est difficile, injuste et cruelle ! Au lieu de nous dire quoi ? Que nous ne sommes pas assez préparés, que nous n’avons pas le recul suffisant pour comprendre le sens de la crise, que notre manière de penser doit être modifiée.

C’est ainsi que nous passons si souvent à côté de ce que la vie nous apporte pour nous permettre d’évoluer.

Progressivement, ce n’est plus seulement contre l’inconnu que nous vouions lutter, mais contre tous les événements de l’existence qui contrecarrent nos projets, qui nous empêchent d’atteindre les buts que nous nous sommes fixés. Nous apprenons à résister aux changements que nous apporte la vie. Nous les voyons comme des menaces qui nous rappellent que nous ne sommes pas ce que nous croyons et que notre existence n’a pas forcément le sens que nous voulons lui donner…

Le cercle vicieux s’amorce et s’amplifie. Nous résistons, nous luttons et nous renforçons les remparts qui doivent nous défendre de ce que nous ne pouvons pas contrôler. Nous ne les appelons bien sûr pas « remparts », mais plus positivement : « sécurité », « confort », « ressources », « volonté ». Pourtant ce ne sont rien d’autre que des remparts qui nous protègent contre des manières différentes de nous voir et de nous comprendre, nous-mêmes et notre environnement.

À l’intérieur de notre place forte, nous continuons à empiler nos certitudes, nos habitudes, nos convictions. Nous élaborons une vision fragmentaire de l’existence qui correspond à nos références internes. Nos croyances se renforcent avec le temps, s<‘ rigidifient au fil des expériences qui les corroborent, tout comme s’accentue notre rejet des croyances différentes dès qu’elles mettent nos béquilles en péril.

Je culpabilise un peu de commencer le premier chapitre de ce livre en peignant un tableau aussi sombre de notre façon de fonctionner. Vous allez sûrement me reprocher d’exagérer, de caricaturer l’être humain ? Ce serait une vision des choses exagérée si je prétendais que nous faisions tout cela par bêtise, par égoïsme ou par volonté consciente de dominer les autres. Ce n’est bien sûr pas le cas. Nous nous efforçons d’habitude de faire aussi bien que possible pour que la vie se déroule au mieux, pour que nous-mêmes et ceux que nous aimons puissent s’épanouir. Le problème, cependant, reste que les outils que nous acquérons sont autant d’obstacles pour atteindre le but que nous recherchons.

Ce serait également faux de prétendre que tout le monde a une façon ostensible de combattre ce qui menace ses certitudes. Certains aimeraient bien le faire, mais n’y parviennent pas, par manque de force ou de moyens. Ils sont alors vus comme les déchets d’une société, mais parfois aussi d’une famille ou d’un groupe, qui a mieux appris qu’eux à s’affirmer.

Essayez d’approcher la personne la plus douce et effacée de votre entourage pour aborder la vie avec elle sous un angle opposé à ses croyances psychologiques, religieuses, politiques,

sociales ou morales. Quel est le danger ? Vous allez la déstabiliser. La part d’inconnu et d’incompréhensible qu’elle avait réussi à occulter, à laisser à l’extérieur de ses remparts, risque soudain de revenir comme un cheval de Troie pour dévaster des années de construction d’un idéal fragile et éphémère. Sa réaction peut s’avérer violente, à la mesure de l’angoisse que vous aurez suscitée en menaçant ses défenses. Elle aussi est prisonnière de ses croyances, comme vous et moi sommes prisonniers des nôtres.

Le premier pas pour nous en libérer est déjà de constater que nous avons construit nous-mêmes notre prison et qu’il existe au-dehors une autre façon de vivre.